Edito – Kira Yoshikage : s’identifier à un personnage

La partie 4 de Jojo’s Bizarre Adventure est vraiment singulière, elle marque un tournant esthétique mais aussi dans le type d’univers. Fini les voyages et intrigues d’aventure, nous sommes cloisonnés dans une ville avec un aspect enquête-slice of life. Le rythme est donc assez posé, avant l’apparition de Kira dans l’intrigue, on suit la vie des personnages de Josuke, Koichi ou Okuyasu, dès lors une sorte d’identification apparaît. Du moins, je suis toujours dans l’idée de m’identifier aux personnages autant que possible afin d’être vraiment ancré dans leur péripéties. Cette narration assez calme de la première partie répond à cette logique de la part d’Araki.

Néanmoins l’apparition de Kira Yoshikage va bouleverser cela. Pas seulement le rythme du récit mais également la perception et la logique d’identification aux personnages que le spectateur s’est fait. Nous allons voir quels ont étés les différents procédés.

Des protagonistes atypiques

Revenons d’abord sur nos personnages dans la première partie de Diamond is Unbreakable. Comme l’indique le titre, ils sont très atypiques, bien sûr c’est assez commun à Jojo, mais ici il y a une vraie cohérence narrative derrière. Notre héros Josuke Higashigata a une esthétique répondant à un cliché d’adolescent rebelle japonais, la tenue et la coupe banane le témoignant. Pourtant son attitude est bien loin d’être celle d’une racaille, il est un Jojo au cœur d’or, son stand répond d’ailleurs à sa volonté intrinsèque. Si on ne peut le mettre au niveau d’un Jotaro quant à son aura, il ne faut pas réfuter le fait que sa bienveillance et son ambition de sauver les autres sont des caractéristiques axiomatiques chez lui. C’est aussi un adolescent, en plein apprentissage et donc compréhension des évènements qui vont rythmer sa vie, comme la mort de son grand-père.

Koichi, le Jojobro de cette partie, est un jeune peureux en apparence qui va évoluer pour prendre de l’assurance et devenir un adolescent capable de se battre pour ses valeurs. Le personnage le moins atypique en apparence, mais qui s’inscrit dans la logique de Morioh et son étrangeté, notamment à travers son stand évolutif assez novateur dans l’œuvre.
Okuyasu, à travers son apparence de rebelle, renferme en fait une grande fragilité et souffrance. Rohan Kishibe le mangaka fou qui se fait l’écho d’Araki est le principe de créativité. En bref le cast est très varié. Il apparaît assez aisé de comprendre ici que Araki nous donne la possibilité de pouvoir s’y retrouver quelque part.
Mais il n’y a pas que chez les protagonistes que la bizarrerie est présente, les antagonistes et leurs particularités rythment vraiment la première partie et donnent de la crédibilité à la bizarrerie des évènements.

Je ne peux évidemment pas mentionner l’atypisme de cette partie sans parler de la ville de Morioh, une incarnation seule de la bizarrerie entretenue.

Un cadre atypique : La ville de Morioh

Morioh marque une véritable rupture quant au type de cadre que Jojo s’autorise. Ainsi, la zone de la narration apparaît assez cloisonnée. C’est un euphémisme de dire que Morioh est une ville atypique, c’est encore une fois de voir la manière dont Araki en a fait une telle réussite. Des éléments visuels on peut déjà ressortir le fait que le ciel est jaune, et que la ville devient de fait toujours très colorée. Morioh est une ville très vivante, la radio au début de la série est là pour le souligner.
La composition de la ville est elle aussi présentée de manière assez spéciale. Le restaurant de Tony par exemple qui fonctionne avec son stand et un personnage dont Araki joue avec l’ambivalence. Ou encore le pylône électrique.

Les monuments occupent eux aussi une place importante dans le travail d’Araki.

En effet, Araki prend soin de manière assez régulière de nous présenter en détail des monuments, des falaises etc…très atypiques. On peut penser au rocher créé par Josuke. Le tout est bien sûr volontaire pour donner à Morioh une identité propre, pour légitimer son existence en tant qu’univers de partie mais aussi pour ancrer le spectateur et lui faire croire que le tout est un fonctionnement logique au final.

Tout ce travail sur la ville de Morioh a pour but de faire du spectateur une sorte d’habitant de cette dernière.

Mais c’est une fois ce confort acquis chez le spectateur que Araki joue sa carte maitresse en dévoilant son antagoniste principal qui va tout bouleverser : Kira Yoshikage.

Un antagoniste qui change le ton

La première chose qui fait que Kira bouleverse les choses s’observe avec la rupture de ton provoquée par son arrivée dans l’intrigue. Nous l’avions évoqué précédemment mais le côté slice of life qui instaurait une intégration progressive du spectateur dans la ville de Morioh a subitement disparu pour un climat de tension, d’enquête et de danger permanent. Le tout à cause d’un seul individu, on retrouve bien la capacité d’Araki à créer des antagonistes imposants. La narration se concentre exclusivement sur lui dès son apparition.

Dès que Kira apparaît, le niveau de violence augmente lui aussi, il y a des meurtres bien plus fréquemment.
Kira apparait également très classique dans son visuel par rapport aux autres personnages. Nous avions précédemment évoqué le fait que Morioh est très colorée et vivante, pourtant Kira réussit à priver de la vie en général. La radio du début qui évoquait la vie est dès le départ coupée par un crime atroce commis par Kira, une sorte de symbole que Kira est une menace pour la ville elle-même.

Les crimes de Kira sont induits par sa perversité affirmée pour les belles mains féminines, il n’a de relation qu’avec elles. Il déjeune, sort et leur offre des cadeaux comme dans une vraie relation.
La bizarrerie qui était comique et burlesque laisse alors place à une bizarrerie malsaine, effrayante voire même écœurante tant les fantasmes de Kira sont présentés en détails tout le long de la partie. Kira a imposé son étrangeté dans le récit.

Cette capacité à s’imposer dans le récit s’est clairement placée dans le regard du spectateur décontenancé comme un personnage auquel on peut s’identifier. Voyons à présent son opposition au protagoniste ainsi que l’impact sur la capacité du spectateur à s’identifier à un des deux personnages.

L’opposition Kira et Josuke

Kira et Josuke sont l’exact opposé sur tous les points. De manière concrète il y a le gentil et le méchant, pas vraiment de nuance à exprimer sur ce point.
Néanmoins il est intéressant de noter les autres différences. Tout d’abord visuelle, Josuke a le chara-design d’un adolescent rebelle et en marge de la société.

Kira, lui, apparaît comme un employé de bureau tout à fait exemplaire et bien vêtu.
L’autre différence symbolique s’observe dans leurs stands et leurs capacités intrinsèques. Crazy Diamond apparait comme une masse de muscle digne d’un Star Platinum, pour autant il est tout l’inverse d’un stand destructeur avec sa capacité à tout pouvoir régénérer.
Là où Killer Queen avec sa tête de chat qui apparaît raffiné peut, lui, absolument tout transformer en bombe. Des capacités diamétralement opposées pour souligner leur complète différence.

Leur autre opposition est mise en exergue grâce à la ville de Morioh. En effet Josuke est bien mieux intégré à cette dernière qu’un Kira, il vit sa vie pleinement là où Kira reste renfermé, est très mal vu dans le métro, et semble complètement inapte aux relations sociales qui sont le moteur du slice of life développé dans la première partie.

Il est donc aisé de comprendre que deux camps s’affrontent, pourtant, on note qu’Araki a clairement privilégié Kira pour son importance dans l’intrigue. Pourquoi cela ? C’est ce que nous allons voir dans cette ultime partie.

Killer Queen et la vie tranquille

Toute la seconde partie de Diamond Is Unbreakable est donc exclusivement centrée sur Kira et son mode de vie. Mais pourquoi un tel virage ? La réponse se trouve dans la volonté d’Araki de nous faire changer de perspective pour l’identification des personnages. Un tel focus sur un personnage autant touché par des troubles doit s’inscrire dans la durée pour entrer dans un processus de compréhension.

Kira n’aspire qu’à une chose, vivre une petite vie tranquille. Lors de sa rencontre avec Shigechi, Kira procède à un long monologue ayant pour but de résumer son mode de vie. Un mode de vie régi par un certain nombre de codes et d’habitudes. Des habitudes qu’il est hors de question de changer, d’où l’élimination sans bavure du pauvre collégien.
Kira est tellement attaché à la tenue des codes qu’il ne supporte pas un seul écart même lorsque cela ne le concerne pas, comme la chaussette de Koichi. En bref Kira souffre d’un trouble obsessionnel compulsif.

Mais alors comment pourrait-on avoir une identification à ce personnage ? Je me suis interrogé sur la répétition de nos habitudes et l’impact que ne pas les suivre pourrait avoir sur nous. J’ai donc interrogé une amie sur son mode de vie et le ressenti en cas de trouble de ce dernier. Ce qui est ressorti étant une certaine gêne, un sentiment qu’il faille rattraper cela le lendemain et une sorte de perte de rythme. Il y a aussi la recherche d’une paix dans tout cela, une volonté de rester dans une zone de confort. La stabilité est ce qui rassure. Tout ce qui peut perturber cela, entraîne une forme d’anxiété et de frustration.

Son mode de vie étant conditionné par son travail, tout comme Kira, on peut largement associer notre société à celle de Morioh et notre attitude à celle de Kira.

Bien sûr, cette assimilation se fait en gardant à l’esprit toutes proportions. Kira est un psychopathe meurtrier, il arrive à vivre sa petite vie grâce à son stand Killer Queen. En plus de pouvoir tuer sans laisser de traces et silencieusement, il possède la capacité de créer un char automatique lui permettant d’éliminer ses menaces sans être présent.

Le personnage de Kira Yoshikage est un criminel mais il l’est car il a la facilité à pouvoir l’être, à pouvoir assouvir ses fantasmes malsains. Finalement, Killer Queen ne serait-il pas la chose qui sépare Kira d’un certain nombre de personne ? Et de fait, faisant de lui un homme parmi tant d’autres ?

Conclusion

La partie 4 de Jojo est très singulière. Araki choisit de prendre le principe de slice of life pour l’utiliser et bouleverser les sentiments d’identifications qui sont très aisés dans ce genre là, à travers une ville étrange qui fonctionne parfaitement avec des personnages tout aussi atypiques, rendant l’ensemble cohérent.

Puis en bouleversant le tout avec l’apparition de l’antagoniste principal sur lequel la série fera un focus pour changer notre identification. De manière assez malheureuse cela s’observe assez aisément quand des personnes affirment que Kira est le seul personnage bon de la série. Ce qui est un non-sens complet bien entendu.

De mon point de vue, cette partie me conforte dans l’idée qu’Araki est un scientifique auteur qui expérimente les choses pour les exploiter et les renouveler constamment.

Merci à @zeppeliinnapoli sur Twitter pour son témoignage qui m’a motivé à traiter ce sujet.

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