Steins;Gate – Le paradoxe du chef d’œuvre

Et si Steins;Gate n’était pas l’animé aussi génial dont on entend régulièrement parler ? Dans la communauté des fans d’animes, il est assez rapidement devenu une référence incontournable, semble-t-il. Régulièrement cité parmi les recommandations à faire aux néophytes, jusqu’à récemment, car on aurait affaire à un chef d’œuvre. Mais est-ce qu’on ne survendrait pas un peu cette série ?

Cet article présente la réflexion de son auteur. Sur la base d’un questionnement, la progression de cet article est vouée à évoluer au fur et à mesure, jusqu’à atteindre une conclusion qui répondra à cette interrogation et mettra un terme à la réflexion de l’auteur. Aussi, avant toute réaction hâtive, je vous invite à lire cette espèce de réflexion sortie de mon cerveau jusqu’au bout.

Steins;Gate, avant d’être l’animé au succès qu’on lui connaît, est un Visual Novel venu du Japon développé par 5pb. et Nitroplus, sorti en 2009 au pays du sumo. Pour les deux du fond qui n’auraient pas suivi, un Visual Novel est un jeu vidéo assimilable à un roman interactif (les livres-jeux, aussi appelés Livre dont vous êtes le héros), dans lequel le joueur fait défiler des textes (principalement des dialogues) et a régulièrement l’occasion de faire des choix. Certains de ces choix, plus importants que d’autres, mènent à différents embranchements, souvent pour différentes fins (ce que l’on appelle les routes). Le jeu s’inscrit dans la série Science Adventure, qui compte d’autres jeux « point virgule », ChäoS;HEAd, ChäoS;Child, et Robotics;Notes. D’autres jeux « point virgule » existent, mais ne sont pas liés à cette série Science Adventure (Occultic;Nine et Anonymous;Code).

En avril 2011 débarque sur les écrans japonais l’adaptation animée de ce Visual Novel. L’animation est confiée au très jeune studio White Fox, fondé en 2007 et qui n’a alors à son actif que Tears to Tiara (2009) et l’excellent Katanagatari (2010). Les deux réalisateurs de la série, Hiroshi Hamasaki et Takuya Satô, ont un peu plus de bagages sur leur CV. L’adaptation comptera d’abord 24 épisodes, auxquels s’ajouteront au fur et à mesure un premier OAV se déroulant après la série ; un film, un an plus tard, se déroulant après l’OAV (tout ceci étant disponible en DVD et Blu-ray chez Dybex, la série est également accessible sur Netflix) ; et enfin la série Steins;Gate 0.

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Les personnages de la série Steins;Gate

Steins;Gate nous compte donc l’histoire d’un savant fou autoproclamé (mad scientist) voyageant à travers le temps via des SMS. Mais avant de comprendre ces voyages dans le temps, il est important de préciser comment cette gestion du temps fonctionne dans l’univers de la série.

Il existe ce qui est appelé « les lignes d’univers ». Celles-ci correspondent plus ou moins à la théorie des mondes parallèles, à une différence près. Dans les deux cas, un choix aux multiples conséquences mènera  à autant de mondes ou de lignes qu’il existe de possibilités. Ainsi, certaines lignes sont proches (différences mineures) et d’autres sont éloignées (différences majeures). Cela aura son importance dans la série. Néanmoins, contrairement à la théorie des mondes parallèles, il n’y a qu’une seule ligne d’univers active. Les autres possibilités restent inactives, à moins que l’on s’y rende par le biais d’un D-mail (les fameux SMS envoyés pour modifier le passé).

C’est là qu’intervient le Reading Steiner, un « pouvoir » qui permet à Okabe (entre autres) de se souvenir des lignes d’univers qu’il a traversées. Lorsqu’une nouvelle ligne d’univers est atteinte, le monde est entièrement réécrit pour coller au passé modifié, et les personnes normales ne s’en souviennent pas, hormis quelques flashbacks. Le film fera d’ailleurs allusion à ça pour expliquer le phénomène du déjà-vu.

Enfin, avant de commencer le gros du sujet, il est bon de rappeler que 3 lignes d’univers sont importantes dans Steins;Gate. Tout d’abord, il y a la ligne Alpha, dans laquelle se déroule la majorité de l’intrigue, et qui mène à la mort de Mayuri et la domination du CERN (dystopie). Ensuite, il y a la ligne Beta, point de départ de l’intrigue (supposé), dans laquelle Kurisu Makise meurt et la 3e Guerre Mondiale prend place. Enfin, il y a la ligne « Steins;Gate », dans laquelle Kurisu et Mayuri sont sauvées, et les deux drames sont évités.

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ALORS, STEINS;GATE EST-IL SI BON ?

Répondre à cette question de but en blanc me semble prématuré. S’il existe bien un sujet complexe sur lequel écrire, c’est les voyages dans le temps. Comme beaucoup de récits du genre, Steins;Gate ne peut éviter les trous et incohérences qui jalonnent son récit. Dès le début de l’intrigue, certains points posent question. Par exemple, le premier D-mail qu’envoie Okabe, quelle est sa réelle influence pour changer à ce point de ligne d’univers (passage de Beta à Alpha) ?

Mais ce n’est pas le seul point qui fâche. Sautons à la fin, si vous le voulez bien, avec les épisodes 23 et 24. Dans un premier temps, à la fin de l’épisode 22, Okabe annule le D-mail évoqué ci-dessus pour retourner de la ligne Alpha vers la ligne Beta. Très bien. Ensuite, on lui propose de sauver Kurisu Makise pour atteindre la ligne Steins;Gate et ainsi éviter la 3e Guerre Mondiale. Pourquoi pas. Il revient donc dans le passé, ne parvient pas à la sauver, débloque ainsi une vidéo du futur dans lequel il échoue, puis retente sa chance. Pourquoi, lorsqu’il revient au même point de la ligne Beta, n’est-il pas présent 3 fois ? Ne devrait-on pas voir à la fois le Okabe de l’épisode 1, celui de l’épisode 23 qui échoue et celui de l’épisode 24 qui va tout réparer ?

De même, l’on apprend la nécessité que le papier de Kurisu que le professeur (son père, accessoirement) veut emmener en Russie doit brûler. Pourquoi la sauver, elle, la responsable de ce papier, capable de construire une machine à voyager dans le temps ? Ne vaudrait-il pas mieux qu’elle reste morte ?

Autre point qui chagrine : le rythme de la série. Il est difficile de recommander une série à quelqu’un en lui disant : « Non, mais tu verras, le début est un peu chiant, mais à l’épisode 12 ça devient ouf ! » Pourquoi alors se coltiner une si mauvaise partie pendant 12 épisodes ? Ai-je vraiment envie de m’infliger une purge pour apprécier l’autre moitié de la série ? Cela en vaut-il vraiment la peine ? Car, oui, la série est assez clairement coupée en deux. Dans un premier temps, on nous proposera un tranche de vie, assez comique, de jeunes gens décalés qui ont découvert par hasard comment fabriquer une machine à remonter le temps. La seconde sera plus rythmée, plus sombre, nous maintenant davantage en haleine jusqu’à son happy ending légèrement forcé. Et si celle-ci fait plutôt bien son office, force est de constater que la première manque d’intensité et d’intérêt. Pourtant…

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Représentation des lignes d’univers

Pourtant tout n’est pas à jeter. Car, si l’épisode 1 nous perd complètement, l’ambiance nous fera rapidement comprendre que tout n’est pas au beau fixe. En effet, si le comique et l’absurde prennent le dessus sur cette première partie, la progression de nos héros du Labo des gadgets futuristes va petit à petit glisser vers un ton plus sombre, jusqu’à un certain événement de l’épisode 12. Subtilement, on sent que quelque chose dérange. On ne saurait vraiment dire quoi, et pourtant il y a bien ce changement qui s’amorce tout doucement, qui laisse entrevoir un tournant dramatique. Puis la montre s’arrête. Mayuri meurt.

On entre alors dans une nouvelle dimension. La série change clairement de ton et laisse l’humour de côté pour se concentrer sur la nouvelle quête d’Okabe : sauver son amie. On en parle de l’élément perturbateur qui arrive à la moitié de la série ? Parce que, finalement, quel est le but d’Okabe dans la première partie ? Ce n’est jamais clairement défini. Lui et le labo se contentent en quelque sorte de poursuivre leurs expérimentations sur le voyage temporel, via les D-mails. Ils s’enfoncent ainsi dans une situation de plus en plus inextricable jusqu’au drame de la mort de Mayuri. Ceci déclenche donc la deuxième partie de la série, avec un véritable objectif cette fois-ci : la sauver. On se retrouve ainsi à devoir défaire tout ce qui a été fait auparavant. Et le héros… revient plus ou moins à son point de départ. La boucle est bouclée.

Non, Steins;Gate ne peut pas avoir autant de défauts. Pas un chef d’œuvre de l’animation adulé de tous et considéré comme l’un des meilleurs animés de la décennie 2010, voire de tous les temps. Pourtant, ces trous dans l’intrigue sont bien là. Les faiblesses de rythme également se remarquent, et le découpage en deux parties aux rythmes distincts fait partie des critiques récurrentes à l’encontre de la série. Mais alors…

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Le scientifique fou Hououin Kyouma

Et si, finalement, Steins;Gate arrivait à passer outre ces défauts ? Oui, j’ai beau dégainer mes plus belles armes pour essayer de pointer du doigt ce qui ne va pas, j’aime cette série. Et elle a probablement autant de qualités qui font qu’elle garde un charme et une attraction incroyables.

À commencer par son casting, qui est autant un point fort qu’un point faible, selon les sensibilités de chacun. Si les personnages ont l’air tout droit sortis des profils de base des otakus – et ces clichés pourront en agacer plus d’un, pour parler de faiblesse –, ils se révèleront dans la seconde partie de la série, dévoilant des facettes qu’on ne leur soupçonnait pas forcément, malgré de légères amorces dans la première moitié. Face à toutes ces révélations, on ne peut rester insensible devant un casting riche et profond, auquel on saura s’attacher, particulièrement notre duo de choc (Okabe & Kurisu). Oserais-je même ajouter que ce sont ces décalages et ces personnalités si marquées qui font dériver la ligne Alpha si facilement et si vite jusqu’à sa fatalité, tout en la rendant si dure à remonter ? La sincérité d’un casting profondément humain malgré un décalage apparent saura nous émouvoir, dans leurs moments de doute, de peur, ou de tristesse. Chacun apporte sa pierre à l’édifice, avec sa petite mise en lumière, et on sent derrière toute la richesse que peut avoir le Visual Novel original. Rappelons que ces personnages sont évidemment sublimés par un casting remarquable dont les prestations auront marqué probablement beaucoup de fans. Je parle ici du casting VO, n’ayant eu accès au casting VF.

La narration, elle aussi, est très intéressante. Bien que comportant quelques trous, elle sait rester prenante avec d’habiles cliffhangers nous tenant en haleine d’un épisode à l’autre. Là encore, la 2e partie de la série fait preuve d’une grande maîtrise avec un rythme effréné, sorte de course contre la montre (cette blague n’est pas volontaire) à remonter les D-mails, le temps, et les lignes d’univers. Pourtant, toute cette partie ne serait sans doute pas aussi forte sans les liens et relations tissées et mises en place dès le début de la série. Malgré son rythme un peu lent, cette partie pose les bases de ce que sera la 2e partie. Et le contraste entre les deux n’en est que plus saisissant. On pourra regretter, comme assez souvent dans ce genre de cas, la légèreté d’une adaptation animée qui ne rendra jamais totalement justice à la richesse de l’œuvre originale (que ce soit dans le cas d’un Visual ou Light Novel, d’ailleurs). Mais même sans invoquer ce support de base, il est possible d’essayer de combler certains des trous du scénario. En parcourant certains forums, on se rend rapidement compte que des discussions naissent, des questionnements se posent sur certains points, et chacun tente d’y apporter sa petite réponse, avec ce qu’il a compris. Et en tâtonnant, on arrive à trouver des hypothèses intéressantes, qui peuvent justifier quelques points douteux.

La mise en scène joue également un rôle très important. Outre un découpage bien maîtrisé, quelques plans audacieux ou évocateurs, tout se joue également dans l’ambiance proposée. Tout se déroule dans un Akihabara extrêmement réaliste, avec des décors soignés, avec des lumières léchées, le tout dans une ambiance assez terne oscillant entre les gris, le jaune et le marron. Sans parler de cette chaleur estivale que l’on ressent inévitablement, que ce soit via des plans ou des ambiances sonores. Quand je pense à Steins;Gate, les premières choses qui me viennent à l’esprit, ce sont ces images, avec un grand soleil qui tape fort, les cigales qui cymbalisent (chantent), ces teintes ternes et tristes… Toute cette ambiance estivale qui rend l’univers de la série presque palpable, tangible, avec une furieuse impression d’y être, de s’y sentir. Ce réalisme trop réaliste qui nous immerge profondément.

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Aperçu de l’ambiance estivale

Je crois qu’on l’aura tous compris : j’aime Steins;Gate. C’est une série incroyable qui, aujourd’hui encore, fascine bon nombre de spectateurs qui la découvrent, et ne pourra laisser personne indifférent. Et malgré des défauts évidents, cette série est remplie de qualités que chacun appréciera. De toute façon, qui peut se targuer d’être intraitable lorsqu’il est question de voyages dans le temps ? Retour vers le futur est un de mes films préférés, et pourtant il est bourré de défauts et d’incohérences. Faut-il alors faire abstraction et passer outre ? Oui et non.

Sachons rester lucides, même quand nous adorons une œuvre, n’oublions pas que celle-ci n’est pas parfaite, que des défauts sont présents, et essayons de les identifier. Mais cela ne doit pas nous ôter le plaisir que nous avons eu à la regarder, à plus forte raison quand elle a des qualités à proposer. Une telle générosité, une telle envie transpirera forcément. Steins;Gate propose un casting 5 étoiles dans une ambiance réaliste surréaliste avec un scénario travaillé et léché qui, malgré quelques trous ou incohérences, saura nous happer pour nous offrir une fin à la hauteur des attentes que l’on peut avoir. Oui, le happy ending est peut-être forcé. Mais ça marche. Le spectateur sera satisfait émotionnellement, là où la série aurait pu s’arrêter à l’épisode 22. Et ça compte grandement, quand on sait que la première et la dernière impressions sont ce que l’on gardera en mémoire le plus facilement.

Loin d’être une œuvre maladroite, Steins;Gate n’est peut-être pas non plus le chef d’œuvre ultime que l’on peut bien nous vendre. Mais bon sang, qu’est-ce que c’est bon !

Mention rapide des deux (excellents) génériques conservés tout au long de la série :

OpeningEnding

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