La comédie est un sous-genre

J’ai attiré votre attention ? Parfait. Veuillez pardonner ce titre volontairement « putaclic », comme l’on dit si bien, et laissez-moi vous accueillir pour une petite (grosse) réflexion. Car ceux qui me suivent et me fréquentent depuis un moment doivent le savoir, je me pose beaucoup de questions et je peux être très bavard pour y répondre. Je m’en pose entre autres sur l’animation japonaise, sa place, ses fans, et bien d’autres choses (on en parlera, promis). Ici, c’est un point évoqué lors d’une discussion d’il y a plusieurs mois qui a suscité mon intérêt. Aujourd’hui, donc, on va essayer de comprendre, d’expliquer, et de débattre de l’appréciation des différents genres, à commencer par la comédie. Installez-vous confortablement, avec une bonne boisson chaude à portée, et commençons, si vous le voulez bien. Allez, café.

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Reformulons l’énoncé : la comédie est-elle un sous-genre ?

La question mérite d’être posée tant elle a dû soulever de nombreux débats au sein de la communauté otaku, mais pas que… En effet, on entend aussi régulièrement cet argument dans le milieu du cinéma. La comédie, qu’il s’agisse d’une série d’animation japonaise de type tranche de vie ou d’un film à but humoristique (la suite de cet article s’articulera autour des animés japonais), serait un sous-genre, et ce pour plusieurs raisons. N’ayant pas les qualités d’illustres aînés et d’autres contemporains visionnaires, elle ne serait, en effet, qu’un divertissement quelconque. Les personnages n’y ont bien souvent que peu de profondeur et un background peu travaillé ; le scénario tient sur un post-it, quand il a le mérite d’exister, car certaines séries ne sont que des enchaînements de sketches sans véritable fil rouge ; la direction artistique peut être colorée, pour du moe par exemple, mais l’animation ne sera pas toujours très folichonne, voire limitée, etc. Comment, alors, pourrait-on considérer un titre se contentant de cela comme une œuvre marquante, importante ?

À l’inverse, des titres bien plus ambitieux, comme Ghost in the Shell, Akira ou Psycho-Pass, proposent des scénarios bien plus travaillés et complexes, ayant souvent plus d’un niveau de lecture. Cela permet ainsi d’en tirer de riches enseignements, sur nos sociétés actuelles entre autres, ainsi que les éventuels dilemmes qui se poseront à l’humanité dans le futur, comme la transhumanité dans Ghost in the Shell. On retrouve également, au sein de ces séries, des personnages plutôt bien écrits et développés, qui doivent régulièrement faire face à de nombreuses difficultés, tant dans leur passé que leur présent, et évoluer au cœur d’univers riches, immersifs et complexes. Univers qui sont d’ailleurs souvent montrés sous une direction artistique soignée, regorgeant de fabuleux décors pour des scènes d’action de haute volée, bien que ce ne soit pas une priorité. Rendez-vous compte, alors, du gouffre qui sépare une série comme Lucky Star d’une série adulée de longue date et considérée comme un classique telle que Evangelion ! L’écart est trop grand, sur trop de points.

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Voilà le raisonnement sur le papier. Pour qu’une série accède au rang de « chef-d’œuvre », il va falloir la travailler et ne négliger aucun aspect, la rendre cohérente, lui donner du sens et de la profondeur. On se base sur une somme de critères qu’on essaie de rendre au minimum bons, de façon plutôt objective, quitte à laisser quelques points légèrement au second plan (comme l’animation ou le chara-design), pour vraiment mettre l’accent sur des points essentiels (comme le scénario, l’univers, ou les personnages…). Ainsi naîtra une œuvre capable de marquer sa génération et les suivantes, une série à même de combler les attentes des publics les plus exigeants, voire de les surprendre, et de satisfaire les critiques du monde entier. Car c’est aussi ce que l’on attend d’une telle œuvre : elle doit être en mesure de plaire à des publics très différents, et faire l’unanimité.

Mais font-elles vraiment l’unanimité, ces séries ?

Si je vous pose la question, vous vous doutez bien que ma réponse est non. Quand bien même beaucoup de spectateurs peuvent accorder du crédit à ces œuvres, et reconnaître leurs qualités, d’autres ne seront pas si cléments. Alors, les points qu’évoquent certains comme raisons pour lesquelles ils n’ont pas accroché sont autant de défauts aux yeux d’autres. N’ont-ils pas compris le message et la façon dont il devait être véhiculé ? Peut-être. Sommes-nous incompétents à juger un contenu audiovisuel parce que nous n’avons pas apprécié les subtilités de Cowboy Bebop ou Appleseed, ou parce que nous ne les avons pas comprises ? Probablement pas, non. Pourtant, ces avis-là seront moins écoutés, moins valorisés, moins considérés.

C’est un comportement élitiste qui tend à légitimer davantage des univers profonds et travaillés, avec des personnages qui évoluent dans une société qu’ils doivent remettre en question et faire avancer, progresser. Ce genre de titre qui apporterait à l’animation ce qu’elle n’a pas encore eu. Des œuvres d’auteur, avec une personnalité marquée, et proposant quelque chose d’atypique, au-delà des attentes plus classiques du public. Car, encore une fois, les titres les plus importants doivent être des œuvres travaillées. En effet, il est bon de rappeler qu’une comédie n’aura jamais ces ambitions-là. Une comédie n’est pas une œuvre soigneusement préparée, puisqu’on se contente de faire rire les gens. Une comédie fait son petit bout de chemin dans son coin, sans apporter grand-chose, à part un peu de rire. Bref, rien de bien folichon, non ?

Et alors ?

En quoi avoir moins d’ambition serait un tort ? Pourquoi cela donnerait nécessairement une œuvre moins importante ou moins marquante ? Allons plus loin. En quoi faire de la comédie est « facile » et pourquoi serait-ce faire preuve de moins d’ambition qu’en réalisant un thriller psychologique dans un univers futuriste ? Qui a autorité pour décider cela ? De quelle(s) ambition(s) est-il question ? N’est-ce pas là une façon bien étroite de considérer le sujet ?

Je ne vais pas vous mentir : moi-même, j’ai tendance à préférer les œuvres profondes, travaillées, peut-être même complexes, et parfois trop (que ce soit pour moi ou en général), à des comédies plus « simplistes ». Peut-être parce que mes goûts et mes attentes ne me dirigent pas majoritairement vers des séries qui seraient « plus simples d’accès ». Pour autant, l’un de mes plus gros coups de cœur de tous les temps est… K-ON!. Bien plus qu’une série musicale, comme le synopsis pourrait le laisser supposer, c’est avant tout une série qui parle d’amitié sur fond de tranche de vie et de comédie, le tout dans un décor scolaire assez classique. Et, justement, parce que ce n’est « que » de la comédie et du tranche de vie, je ne devrais pas le mettre au même niveau qu’un film comme Ghost in the Shell, que j’ai également adoré.

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Regardons les chiffres sur MyAnimeList, à titre indicatif.

Ghost in the Shell (1995) a une note moyenne de 8.34, ce qui est plutôt très bon (par rapport aux scores du site). Ça le classe d’ailleurs aux portes du top 200 (213e actuellement), grâce à environ 205 000 membres qui lui ont attribué une note sur les pratiquement 380 000 ayant le film dans leur liste.

K-ON! a une note de « seulement » 7.86, ce qui reste relativement bon selon les critères de MAL. Mais ça ne le place qu’à la 794e place du top anime. Cela dit, ce sont plus de 100 000 personnes supplémentaires qui ont noté la série, pour presque 560 000 membres, quasiment 200 000 de plus donc, ayant la série dans leur liste. Sur le plan de la popularité, K-ON! est donc 86e alors que Ghost in the Shell se classe pratiquement 100 places plus bas, 182e.

Alors K-ON! est-il plus culte que Ghost in the Shell ? Vous avez 2 h.

Dans les faits, ces nombres ne signifient pas grand-chose, et ne témoignent pas vraiment du statut culte d’un titre plutôt qu’un autre. Pour autant, K-ON! est présent dans bien plus de listes que Ghost in the Shell, et ça, ça compte.

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Alors, oui. Peut-être que la comédie est plus facile d’accès et demande un peu moins de se creuser la tête pour bien saisir les tenants et aboutissants d’un univers. Peut-être que cela convient plus facilement à une audience plus large, parce que ça fait rire et pas réfléchir. Peut-être que ce n’est pas là que l’on voit les réalisations les plus innovantes (et encore…). Mais, d’une part, cela ne veut pas forcément dire que la série n’a aucun sous-texte et que son entière compréhension sera simple. Puis, d’autre part, posons-nous une question : c’est quoi, être culte ? À quel moment une œuvre devient-elle culte, et pour quelles raisons ?

Je n’ai pas la réponse exacte à cette question, sinon je serais déjà en train de réaliser des films et des séries pour devenir riche. Mais quel que soit le genre, il n’y a pas de miracle, et la recette reste la même. Pour être culte, il faut avant tout l’être auprès de son public. Il faut être capable de proposer une atmosphère, des personnages attachants, et parfois plus profonds que ce que l’on veut bien penser. Comme n’importe quelle grande série à forte ambition qui révolutionne l’animation tout en posant des questions de société, c’est avant tout une question d’alchimie. Divers paramètres qui, mis ensemble, créent un produit qui résonne avec le public en allant au-delà de ses attentes, qui saura transcender les esprits au-delà de son époque et de son genre pour marquer une génération et se propager aux autres. Et quand ça marche, eh bien ça marche, peu importe le genre, y compris pour une comédie.

Alors, je vous entends déjà me dire que oui, c’est bien beau tout ça, et c’est pour ça que certaines séries sont des chefs d’œuvre dans leur genre, et que ça s’arrête là parce que ça n’a pas la même valeur. Mais quelle est la différence entre être un chef-d’œuvre dans un style et être un chef-d’œuvre tout court ?

Comme je l’explique depuis tout à l’heure, je n’en vois pas. Un chef-d’œuvre part avant tout d’une œuvre qui s’inscrit dans un ou plusieurs genres, mais qui arrive si bien à jouer ou à se détourner des codes qu’elle en devient exceptionnelle. Et, quoi qu’elle fasse, cette œuvre restera liée à ses thématiques et aux genres dans lesquels elle s’inscrit. Essayer de se passer de certains critères pour en faire prévaloir d’autres au nom de l’objectivité, c’est renier les spécificités des genres, renier les buts des œuvres, leur enlever leur essence. C’est mettre en avant de longs dialogues et de grosses rhétoriques parfois rébarbatives dans des séries bien trop bavardes pour expliquer leurs univers là où certaines œuvres « plus simples » concentrent leurs efforts sur la forme et de petites idées de réalisation qui viennent rendre la communication entre les créateurs et les spectateurs plus subtile, et peut-être plus intelligente.

Au fond, est-ce qu’on ne se prendrait pas juste un peu trop la tête à essayer de hiérarchiser les genres ? Qui a dit que certaines séries devaient être au-dessus des autres, pour X ou Y raison ? Pourquoi faudrait-il systématiquement que seules les œuvres « très intelligentes » et profondes puissent être considérées comme étant les plus importantes, de la même façon qu’une œuvre dite « d’auteur » serait nécessairement plus importante qu’un blockbuster ?

Je l’ai évoqué plusieurs fois précédemment, cela s’apparente à un comportement élitiste basé sur une pseudo-objectivité qui ne voudrait reconnaître que des œuvres d’une certaine qualité, façonnées d’une certaine manière, et qui seraient « les plus intelligentes », ou quelque chose comme ça. Comme si toutes les autres ne l’étaient pas. Comme si, parce que certaines séries usaient de codes et clichés propres à certains genres, qu’elles le fassent bien ou mal, elles ne pouvaient pas être assez intelligente pour être bien considérées. Je respecte les goûts et les choix de chacun, tout le monde reste libre de ce qu’il souhaite regarder et de ce qu’il attend d’une œuvre, mais est-ce une raison pour mépriser des genres qui ne nous attirent pas ou ne nous parlent pas, principalement parce qu’ils ne correspondent pas à nos attentes ? Vous connaissez déjà ma réponse.

Aujourd’hui, je ne sais pas si je suis en mesure d’apporter une conclusion à ma question initiale. J’ai moi-même tendance à faire partie du groupe qui ne considère véritablement comme chef-d’œuvre que « les plus intelligentes ». Mais au nom de quoi ? Je n’en sais rien. Car je suis tout autant capable d’évoquer de gros coups de cœur, comme Shirobako ou K-ON!, qui ne sont pas spécialement des œuvres avec un fond aussi dense qu’un Akira ou un Serial Experiment Lain. Alors, quoi ? Je vais renier la qualité du moment que j’ai passé devant ces séries et leur refuser l’appellation de « chef-d’œuvre » parce qu’elles n’ont pas les mêmes ambitions et les mêmes buts que d’autres ? C’est peut-être naïf de ma part de penser cela et d’autant prôner la tolérance, mais…

… il est peut-être temps de changer.

À suivre…

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Bonus sur le cinéma

J’ai parlé du cinéma au début de cet article, alors faisons un point rapide sur le sujet. J’avais, dans mes premiers jets de cet édito, évoqué la cérémonie des Oscars, en guise de parallèle pour mettre en avant le comportement élitiste dont je parle plusieurs fois. Cette cérémonie, si elle ne semble avoir aucun rapport avec le sujet qui nous occupe, est pourtant plus proche du sujet que ce que vous pourriez croire, et il y a deux raisons à cela.

La première, j’en parlais plus tôt, c’est que les comédies ont tendance à être marginalisées. Pour les Oscars, et notamment en ce qui concerne les prix du meilleur scénario ou du meilleur film, l’Académie favorise les drames ou les films sociaux. C’est d’ailleurs dans les premiers mois de l’année que sortent généralement plusieurs films parfois qualifiés de « films à Oscar(s) ». Sans remettre en question la qualité de ces films, on comprend bien qu’il y a des profils pour être récompensé, et la comédie n’en fait bien souvent pas partie.

L’autre point que je voulais évoquer concerne les films d’animation. Cette catégorie pose deux problèmes. Tout d’abord, nous le savons, chaque année nous espérons qu’un film japonais puisse être récompensé. Mais, chaque année encore, nos espoirs sont détruits, malgré les très bons titres proposés en pré-sélection, et ceux qui ont été produits tout court. Le conte de la princesse Kaguya, Le vent se lève, Your name, Dans un recoin de ce monde, A Silent Voice, la liste des déçus est trop longue… Le second problème c’est que les films d’animation… ont une catégorie à part, tout simplement. Alors, oui, certes, on peut récompenser la meilleure animation pour un film, il y a plein de choses qui justifient qu’on mette leurs spécificités en avant. Là-dessus, je suis d’accord. Mais vous ne verrez que très rarement un film d’animation concourir dans la catégorie du meilleur film. Des exemples ? Toy Story 3 en 2011, Là-Haut en 2010, La Belle et la Bête en 1992 et…

Pour plein de raisons, comme le taux de sorties prolifique, les films taillés pour la compétition et recevoir des prix, les réalisateurs et producteurs connus, les campagnes aux Oscars… et le fait que les votants n’ont pas le temps d’aller voir des films d’animation, en grande partie parce qu’ils n’en ont pas grand-chose à faire. Parce que c’est bien connu, l’animation, c’est pour les enfants. Alors si, en plus, ça vient de loin, vous pensez… Certes, il y a des différences culturelles entre « l’Occident » et « l’Orient », mais ça n’empêche pas un film d’avoir des qualités. Seulement, pour ça, il faut s’y intéresser un peu… Vous voyez où je veux en venir ?

Si, au Japon, les films d’animation font partie du patrimoine, ça reste, dans nos contrées occidentales, principalement associé aux enfants ou aux « nerds, geek, ou otakus ». Et il en va un peu de même pour les comédies. Mais que penser de La classe américaine : le grand détournement (qui n’est pas un flim sur le cyclimse) ? Des OSS 117 ? Des films avec Louis de Funès ? De La Cité de la peur, le film de Les Nuls ? Et j’en passe, que ce soit dans les récents ou les plus vieux. Citons même Bienvenue chez les Ch’tis, tiens. Faire de la comédie n’est pas facile, et c’est trop simple de le penser, de résumer ces œuvres à ça. Peut-être que les ressorts semblent moins complexes, mais il faut aussi être capable de faire rire le public, et de le faire bien. De trouver le bon rythme, la bonne vanne, au bon moment, sans en faire trop, tout en faisant assez. Et ça, mine de rien, c’est pas donné à tout le monde.

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