L’Enfant et le maudit: Une oeuvre aux inspirations romantiques.

En début de mois paraissait le tant attendu premier volume de L‘Enfant et le maudit, dessiné et scénarisé par le génial Nagabe, qui livre ici son premier travail (pour la France, en tout cas). L’idée d’un double-écrit pour rendre hommage à l’arrivée de ce bijou a vite germée, et c’est ainsi qu’il y a quelques jours, Nico nous proposait sa vision de la relation qui unit les deux personnages principaux de l’oeuvre: Sheeva et le professeur. Je viens aujourd’hui en complément de son article délivrer une interpretation personnelle (et peut-être pas totalement partagée… vous me donnerez votre avis) d’une facette de l’ambiance complexe du manga: ses influences romantiques.

Je vous conseille donc, si ce n’est déjà fait, de lire en priorité l’article de mon collègue qui propose un résumé et une vision peut-être plus générale de l’oeuvre (mais tout aussi pertinente), quand bien même les deux sont finalement relativement indépendants. Cet article, afin d’être bien appréhendé, se lira plutôt après la lecture du premier volume. Dans le but de rester « sans spoil », je me ferai volontairement évasif sur certains points, mais les lecteurs attentifs verront à quoi je fais référence. Précision essentielle, par « romantisme », je fais référence au courant artistique et littéraire, à ses aspirations et à ses caractéristiques.

Comme nous l’avons vu avec Nico, le lien Sheeva/professeur est complexe, mais profond, car les deux se rassurent et se protègent. En dépit de leur opposition évidente, tout deux sont unis par la nécessité de fuir un monde qui n’est pas en adéquation avec leur conditions de vie, une société oppressante emprisonnée par la peur de l’inconnu. Ils trouvent refuge dans une nature sauvage et inchangée, voile protecteur pour les habitants de l’intérieur. Si présente qu’elle en devient presque personnage à part entière, la nature évolue parallèlement aux sentiments des personnages et leur fait souvent echo. Ainsi, la météo aura tout le long de ce premier volume une signification bien particulière, les passages de beau temps s’accordants à des scènes complices et décontractées, la venue de la pluie et de l’orage n’annoncent rien de bon. Nagabe offre au lecteur la vision panthéiste d’une nature quasi-déifiée. Le religieux a d’ailleurs sa place dans l’univers de l’Enfant et le maudit.

Une prière est adressée, courte pause silencieuse.

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Reliant la pluie au mauvais augure, quoi de plus logique pour s’en abriter qu’un… parapluie. En milieu de volume, Sheeva se blesse à la cheville. Le professeur l’aide alors à marcher en utilisant le parapluie. L’objet symbolise le lien de confiance et de protection qui unit les personnages.

-C’est la première fois que j’utilise un parapluie de cette façon!

-Ah oui ? A vrai dire moi aussi…

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L’idée de fuite évoquée plus haut se retrouve par ailleurs dans l’omniprésence du rêve et du sommeil. Le récit s’ouvre sur le réveil de Sheeva, puis le professeur l’emmène à la clairière où il dit aimer faire la sieste.

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L’oeuvre se rapproche par son contexte du romantisme noir, voire du roman gothique. On retrouve certains invariants du genre. La malédiction et son côté mystique, le monstre et la jeune fille pure, la forêt qui fait office de labyrinthe (et renvoi ainsi à l’image des châteaux de romans gothiques, par exemple)… Cependant, si romantisme noir il y a, ce dernier est détourné. Le professeur n’est ici en aucun cas une menace directe pour Sheeva, tant que cette dernière ne le touche pas. On troque l’ambiance horrifique, dont on garde peut-être l’esthétique, pour une tranche de vie plus douce, nostalgique, mais toujours torturée.

Le mal n’est pas que là où on le croit. Les Hommes sont présentés comme hostiles et impersonnels, motivés par une peur plus ou moins fondée d’un hypothétique danger qu’ils ne peuvent mesurer ou contrôler. Les soldats sont déshumanisés: jamais le lecteur ne pourra croiser leur regard, effacé par l’ombre de leur casque, symbole de leur devoir de protection: l’humain est annihilé  par sa crainte. Nagabe évite donc les clichés manichéens que le lecteur sceptique aurait pu craindre en nous proposant des antagonistes que l’on devine plus nuancés au travers de certains dialogues, et un professeur encore bien mystérieux.

Nul doute que l’esthétique torturée et contrastée renforce cette ambiance poético-romantique. L’auteur joue des aplats de noir et de blanc, texturés par des crayonnés. D’inquiétantes ombres se devinent par instants, entre deux arbres.

Ce que l’on remarque avec Nagabe, c’est aussi le soin apporté aux objets les plus usuels.

En conclusion, par bien des aspects, ce premier tome de L’Enfant et le maudit renferme une ambiance typiquement romantique. De son esthétisme à son univers, en passant pas ses personnages et leur position au sein d’une société qui les exclut et d’une Nature qui les recueille, Nagabe dévoile clairement ses inspirations, très bien maitrisées.

Voilà en sommes une très bonne découverte, dont j’ai tenté de vous parler au travers d’un prisme qui changeait un peu de d’habitude, ce qui n’était franchement pas facile (et peut-être pas très réussi, mais c’est un galop d’essai). Toujours est-il que L’Enfant et le maudit s’impose comme un immanquable de ce début d’année 2017, qui je pense, peut plaire à tous (même si, comme moi, vous n’avez pas accroché à The Ancient Magus Bride).

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